Grand emprunt:
l'absence de vision stratégique
Le débat sur le grand emprunt risque malheureusement de s’enliser sous le poids de l’argumentation des hommes et des idées du « monde d’avant ». Les tenants de la rigueur budgétaire occupent le devant de la scène, y compris parmi les membres de la commission chargée de plancher sur le sujet. Une commission qui ne semble pas avoir pris la mesure des enjeux décisifs pour la France dans un monde en crise, où les piliers de la doxa économique sont brutalement remis en cause, où les fondamentaux du monde qui vient, et notamment le renouveau de la mission de l’Etat, sont bien mal pris en compte. Là où on attendait une stratégie permettant de redéfinir le modèle économique français, on nous propose un « inventaire à la Prévert » selon les propos mêmes d’Alain Juppé. Là où l’on espérait de l’audace, prenant bien en compte la nouvelle donne du contexte économique et financier international, on raisonne comme avant, avec des points de repère obsolètes. Surtout, on oublie que si la France est sortie de la récession, notre pays, comme le reste du monde occidental, est loin d’avoir trouvé l’issue à la crise : ce sont désormais des années de croissance léthargique qui nous menacent. Non, décidément, les vraies questions n’ont pas été prises en compte, peut-être parce que la mutation du capitalisme mondial qui s’opère sous nos yeux est encore trop mal comprise.
La crise n'est pas finie
Nous sommes en effet dans un monde, qui malgré les océans de liquidités déversés par les banques centrales pour éteindre coûte que coûte l’incendie d’une éventuelle dépression, reste sous la menace d’une déflation de longue durée. D’abord, parce que les agents économiques des pays occidentaux renforcent leur épargne, qui s’ajoute désormais à celle, excessive, des pays émergents. Situation étonnante, ou la plupart des acteurs privés des deux hémisphères préfèrent l’épargne à la consommation et à l’investissement alors même que jamais les disponibilités monétaires n’ont été aussi abondantes.
Cette situation ne fait que refléter la grande peur d’une crise longue dans les pays avancés, avec la multiplication des dépôts de bilan pour les entreprises qui ne sont pas « too big to fail », et la montée inexorable des destructions d’emplois. Dans un tel contexte, où les chômeurs occidentaux vont s’additionner au gigantesque sous-emploi des pays émergents, la principale menace, c’est la baisse des prix, sa transmission aux salaires, et donc à la consommation : un cercle vicieux que connait bien le Japon, englué depuis près de vingt ans dans une crise de croissance qui ne semble jamais devoir finir.
Des entreprises qui poursuivent leur globalisation
Un monde, où globalisation et déglobalisation vont paradoxalement coexister. Mais pas sur le même plan. Les grandes entreprises des pays avancés ne peuvent que poursuivre leur stratégie d’investissement dans les pays émergents à forte croissance, là où se trouvent les marchés d’avenir, là où se trouve la main-d’œuvre bon marché. Elles veulent, très logiquement, produire sur place, d’autant que les gouvernements locaux les encouragent dans ce sens, quand ils n’exigent pas de surcroit des transferts de technologie. De leur côté, des multinationales issues des pays émergents font irruption, parfois gorgées d’épargne, rachetant des entreprises occidentales, conquérant des parts de marchés dans ce vieux monde de l’hémisphère nord qui comprend désormais les Etats-Unis. La prochaine étape se devine déjà : s’implanter directement dans les maillons faibles des économies occidentales, en particulier dans les pays dont le modèle économique a implosé lors de la crise. Quel gouvernement américain refusera désormais des investissements directs d’entreprises et de fonds chinois ? Comment le Royaume-Uni pourrait-il empêcher les émergents d’utiliser un pays dévasté par la crise, le chômage, la chute de la Livre, et donc la baisse du coût du travail, pour servir de porte-avion à la pénétration de ses entreprises dans l’Union européenne ? Oui, à n’en point douter, la globalisation des entreprises transnationales va se renforcer. Mais c’est désormais une globalisation à double sens, avec des firmes de pays émergents qui vont elles aussi se globaliser, prendre pied dans les pays avancés, et le contrôle de sièges sociaux et de centres de décisions.
Une économie mondiale qui se déglobalise
Cette évolution n’est pas contradictoire avec un ralentissement durable du commerce international, et donc un phénomène de déglobalisation macro-économique. De fait, la croissance mondiale aura chuté de 2,3% en 2009 selon les prévisions de Xerfi. Mais la chute du PIB sera de 2,5% aux Etats-Unis, de plus de 4% en Zone euro, de près de 5% au Royaume-Uni, près de 7% au Japon. Une baisse généralisée de la création de richesses inédite depuis la seconde guerre mondiale. Plus significatif pour notre propos : le commerce mondial s’est effondré de 33 % en valeur au second trimestre 2009, et même en anticipant un vigoureux rebond technique sur les six derniers mois, la chute sur l’année sera d’au moins 25%. Des chiffres qui donnent le vertige ! Le commerce mondial, qui galopait au rythme de 15% par an en valeur jusqu’à 2008, ne se relèverait après ce cataclysme que d’un timide 8% en 2010. On comprend que les pays les plus frappés par la crise soient l’Allemagne et le Japon, dont toute la stratégie reposait sur une vertueuse compétitivité extérieure et la croissance rémunératrice des exportations, quitte à sacrifier leur consommation intérieure. Il faudra à ces deux pays des années pour retrouver le niveau d’activité détruit dans la tourmente. D’abord parce que leurs clients occidentaux se sont eux aussi appauvris, et que leur demande a fléchi. Ensuite, parce que les émergents, et en particulier la Chine, ont fait le choix d’une croissance plus autocentrée, faisant moins appel aux biens d’équipement occidentaux. Enfin, parce que le retour de l’interventionnisme des Etats a de facto des conséquences protectionnistes durables. On voit mal en effet un gouvernement s’endetter pour stimuler les importations.
L’explosion des déficits :
l'allemagne s'y résigne aussi
On comprend ainsi la volte-face du très orthodoxe gouvernement d’Angela Merkel, qui avec pragmatisme décide de laisser filer les déficits. Il est vrai qu’avec une chute de croissance supérieure à 5 % en 2009, et des perspectives très médiocres pour les années à venir, l’Allemagne est menacée d’une explosion des défaillances d’entreprise, et d’un chômage digne de l’entre-deux guerres. C’est que l’Allemagne cumule tous les maux : une consommation étale depuis une décennie, une démographie en berne, la chute du commerce international qui lézarde sa force de frappe industrielle, l’accélération des délocalisations, le délabrement d’une large part de son système bancaire. La menace d’une spirale de la dépression était droit devant, ce qui aurait entrainé toute la Zone euro dans le gouffre. Une situation inacceptable pour un pays qui a gardé intacte la mémoire des conséquences politiques du chômage de masse. Une sage décision d’un gouvernement pourtant « conservateur » : accepter de s’endetter davantage, et sacrifier au passage le dogme de la rigueur pour soutenir son économie. Le déficit allemand pourrait dépasser 7 % du PIB en 2010.
L’Etat interventionniste, le retour
C’est donc le grand retour de l’Etat, partout. L’Etat chinois, depuis toujours, dont l’action planificatrice était annonciatrice du renouveau d’un capitalisme dirigiste. Grâce à ses puissants leviers de commande, Pékin a pu ordonner une réorientation des stratégies d’investissement, et le repli vers la demande intérieure. L’Etat américain aussi, qui en vérité n’a jamais déserté la politique industrielle, à coups de contrats publics et de mesures de protection, du militaire à l’aérospatial jusqu’aux industries de la santé et à l’agriculture. Avec le sauvetage de son industrie financière, Washington a finalement été jusqu’au bout de cette logique interventionniste. Comme le suggère de façon provocatrice l’économiste James Galbraith dans son récent livre, « l’Etat prédateur », l’idée d’un Etat modeste n’était guère qu’une denrée idéologique réservée à l’exportation. C’est l’administration républicaine elle-même qui a sifflé la fin de partie, à la demande même de Wall Street. Tous les pays occidentaux et les grandes banques centrales ont emboité le pas. Faisant fi du credo conservateur de l’autorégulation des marchés, leur interventionnisme a sauvé le capitalisme mondial d’une faillite annoncée. De fait, les déficits abyssaux sont devenus la norme, les budgets proches de l’équilibre… une excentricité.
Que l’on ne s’y trompe pas : les déficits sont installés pour longtemps. Ils le sont d’autant plus, qu’ils sont amplifiés par les conséquences de la sous-activité qui va amputer durablement les rentrées fiscales. Les recettes classiques pour réduire ces déficits ne fonctionneront pas. La menace inflationniste est trop faible, nous l’avons dit. Les gouvernements ne pourront donc guère miser sur la dérive des prix pour résorber la dette. Utiliser l’arme des hausses d’impôt serait suicidaire dans le contexte actuel : cela signifierait compresser la demande, donc ralentir l’activité et de fait les recettes fiscales. Quant à réduire drastiquement les dépenses de l’Etat, qui peut y songer sérieusement ?
Un consensus de la dette
Nous assistons à un véritable basculement idéologique, qui se traduit par une modification des conventions. Un nouveau consensus est en train de naître qui rend acceptable, et même nécessaire, un niveau beaucoup plus élevé d’endettement des Etats des pays riches. On prend d’un coup conscience que les grands pays avancés disposent d’un patrimoine qui les met à l’abri de l’insolvabilité, même avec un taux d’endettement supérieur à 100% du PIB ; le pressentiment que les taux vont rester durablement bas ne peut plus être écarté, facilitant le financement de la dette. Une stratégie d’endettement plus élevée, c’est possible, parce que les liquidités mondiales sont surabondantes, et que la menace d’inflation est une chimère. C’est crédible, parce que si les Etats empruntent, les agents privés, ménages et entreprises, font remonter leur épargne (la dette totale nette de nombreux pays occidentaux ne va finalement pas beaucoup bouger). C’est souhaitable, car il vaut mieux que les excès de liquidités mondiales alimentent des mesures de soutien à l’activité et des projets d’investissements impulsés par les gouvernements plutôt que nourrir la spéculation sur le prix des actifs. Il ne faut pas oublier le désastre déclenché par l’éclatement de la bulle immobilière, l’effondrement du cours des actions surévaluées, et enfin la flambée spéculative des prix des matières et des sources d’énergie de l’été 2008. Puisqu’il faut bien éponger les excédents monétaires, autant que ce soit fait par les Etats, dans le but de préparer l’avenir.
France : de l’Etat pompier à l’Etat stratège ?
En France, l’idée du grand emprunt pour financer des projets d’investissements est une grande idée. La stratégie de faire appel aux marchés pour en limiter le coût est la bonne stratégie. Que cette politique soit pilotée directement par l’Etat, c’est une ardente nécessité. Mais le gouvernement devra être plus déterminé que par le passé à ne pas se laisser phagocyter par les lobbies (qui n’attendent que des mesures catégorielles, bien entendu déguisées en projets) et les grandes entreprises (qui ont un accès direct aux marchés pour se financer). Il faut en conséquence que l’Etat se redonne les moyens de structurer sa réflexion et définir des priorités. En bref, l’Etat ne peut plus se contenter de jouer les pompiers, mais doit redevenir stratège. Il doit retrouver un rôle pour définir et stimuler les priorités nationales, et investir sur le long terme (mais certes pas pour diriger lui-même des entreprises).
Refaire grossir le « grand emprunt »
A l’aune de ces éléments, la cure d’amaigrissement qu’ont subi l’enveloppe et les ambitions du « grand emprunt » (qui serait déjà passé de 100 milliards d’euros à une trentaine) est une aberration. Comment faire preuve d’audace avec une commission d’apôtres de la rigueur budgétaire. « La France est trop endettée » indiquent les co-présidents. L’équipement intellectuel de ces experts date d’une autre époque, ils n’ont pas compris que le changement de l’économie mondiale s’accélère sous nos yeux. Ils n’ont pas bien pris la mesure des défis auxquels nous sommes confrontés, notamment celui de modifier profondément notre modèle de croissance, et de disposer des moyens financiers pour le faire, coûte que coûte. Partout les Etats reprennent la main, parce qu’ils saisissent que la dynamique des grandes entreprises ne fait pas mécaniquement la richesse du territoire national et de ses citoyens. Il faut le répéter : la fin de la récession ne signifie pas la fin de la crise. L’incendie est encore mal éteint. Surtout, il va falloir non seulement reconstruire, mais aussi bâtir du neuf, des infrastructures, des activités nouvelles, des logements dont la France à la natalité solide manque tant, restructurer nos équipements industriels, notre parc immobilier et nos moyens de transport pour les rendre plus économes en énergie et contribuer efficacement à la lutte contre le risque climatique. Pour fabriquer cette nouvelle croissance, il faut prendre tous les moyens financiers indispensables là où ils sont disponibles en abondance : sur les marchés financiers. Sans cette détermination extrême, l’avenir restera une idée du passé.
Laurent Faibis
Président de Xerfi
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