La France face à la crise mondiale :
les enjeux de l'économie de la conception
Nous
ne vivons pas une crise conjoncturelle qui serait simplement plus grave
que les précédentes. Nous sommes confrontés à une crise structurelle
qui remet en question le modèle de croissance et de création de
richesse des pays avancés, et aussi celui du mode de régulation de nos
économies de marché.
Cette crise structurelle n'a pas commencé en 2007 avec le subprime.
Elle a éclaté en 2001 avec l'effondrement de l’idéologie de la nouvelle
économie. Il faut rappeler qu’on avait voulu nous faire croire qu’il
suffisait aux pays industriels avancés d’investir dans les hautes
technologies pour se positionner face aux pays émergents à faible coût
de main-d’œuvre. On avait voulu nous faire croire que l’on entrait
ainsi dans un new age économique.
Mais
sait-on que depuis 2001, le commerce extérieur des Etats-Unis est
déficitaire dans les hautes technologies ? Et en fait année après
année de plus en plus déficitaire ?
Sait-on que le seul poste du commerce
extérieur américain qui s’améliore nettement quand le dollar baisse,
c’est l’exportation des produits agricoles, domaine dans lesquels les
Etats-Unis sont leader mondial ? Il faut méditer sur ce
paradoxe : à l’aune de nos critères d’analyse habituels, le point
fort apparent de la première économie mondiale est aujourd’hui celui
d’un pays émergent !
On se souvient que face aux
séquelles de la nouvelle économie, amplifiées par le choc du 11
septembre 2001, l’économie américaine a pu rebondir rapidement. Epaulés
par la politique monétaire de celui que l’on surnommait alors Magic Greenspan,
les Etats-Unis se sont lancés dans une fuite en avant de déficits, et
de production de crédit ; et donc de création monétaire sans
précédent. On connaît la suite. Cela s’est traduit par un gonflement
artificiel des prix des actifs. Du côté des ménages, le crédit facile a
permis de stimuler la demande en la déconnectant de l’évolution des
revenus. Après le miracle de la nouvelle économie, on a voulu nous
faire croire au miracle de la finance.
Mais il faut
surtout souligner que cette économie du crédit, ce véritable système de
régulation par la finance a en fait masqué l’incapacité des pays
avancés à renforcer leur production de richesses réelles
Les
modèles économiques qui se sont mis en place dans les pays avancés, et
en particulier au sein de ceux qui ont eu les meilleurs scores de
croissance, n’avaient plus pour objectif de produire mais de faire
produire. Il ne s’agissait plus de créer de la valeur mais de capturer
la valeur sur le marché mondial.
Il faut bien
comprendre qu’au cours de la dernière décennie, le système de libre
entreprise occidentale s’est détourné de la production de richesses et
d’emplois. Il a été ainsi remplacé par un véritable système de
prédation, très bien décrit par l’économiste Michel Volle. Un
système de prédation dont les excès de certains financiers ne sont que
la partie émergée de l’iceberg.
Cette véritable fuite en avant dans la production de valeur
virtuelle a débouché sur la première grande crise globale. Globale, pas
seulement parce que le monde entier en est affecté. Mais globale
surtout, parce que cette crise est un fantastique accélérateur du
changement.
Globale parce que ce sont les règles du jeu économique elles-mêmes
qui sont remises en cause. Je voudrais mettre ici l’accent sur 6
questions décisives pour les pays occidentaux.
1. La désindustrialisation
La plupart des pays
avancés, à l’exception notable de l’Allemagne et du Japon, ont laissé
s’affaiblir leur force de frappe industrielle. Or, le point de non
retour nous semble désormais atteint. Ni les Etats-Unis, ni le
Royaume-Uni, ni la France, ni l’Espagne ne disposent désormais d’une
force de frappe industrielle installée suffisante pour espérer
préserver leurs parts de marché dans le commerce mondial. Il ne s’agit
pas ici de défaitisme ni de déclinisme. Il s’agit de souligner qu’il
nous faut impérativement repenser notre modèle de création de valeur
La
mutation de la géographie industrielle mondiale va s’accélérer au cours
des prochaines années. D’une part, avec la montée en puissance des pays
émergents, et en particulier celle de la Chine. D’autre part,
avec les rares pays avancés qui ont mené une stratégie industrielle
cohérente par un positionnement intelligent et une maîtrise de leurs
coûts et de leurs marges. L’Allemagne, premier exportateur
mondial de biens manufacturés va ainsi continuer de gagner des parts de
marché sur les autres pays avancés.
Déjà, une part
importante de l’industrie française est en fait la sous-traitante de
l’industrie allemande. La France, comme d’autres pays occidentaux, a
désormais pris trop de retard pour changer le cours de l’histoire. On
ne peut pas se contenter d’une stratégie défensive qui dilapiderait des
ressources pour retarder les échéances. L’impératif, c’est de
développer notre propre modèle de succès, et de rechercher de nouvelles
sources de créations de richesse.
2. Le partage de la valeur ajoutée
S’agissant de notre modèle de croissance économique, désormais
largement construit sur la demande des ménages, la crise pose
immédiatement la question du partage de la valeur ajoutée. Là aussi, le
crédit et les effets richesses immobiliers ont permis de nous mentir
sur la réalité.
Mais sans progression du revenu des ménages, c’est
tout notre modèle de société de consommation de masse qui est
déstabilisé. Ni le taux d’endettement des ménages, ni les
redistributions de l’Etat providence ne peuvent monter jusqu’au ciel.
Pour
autant, la menace d’un désendettement massif des ménages risque d’avoir
un effet dépressif durable sur la demande. Ce serait insupportable pour
l’économie des pays anglo-saxons, de l’Espagne ou de la France, tant
les filières immobiliers-BTP tout comme le secteur de la distribution
sont devenus des pourvoyeurs essentiels de création de valeur ajoutée
et d’emplois.
3. Le mode de pilotage des entreprises
Ce
n’est pas seulement une remise en cause des modes de gouvernance, mais
surtout une crise du mode de pilotage des entreprises. Ce qui est en
question, c’est de rétablir le lien entre toutes les parties prenantes.
A trop se focaliser sur la motivation des actionnaires, on en a oublié
celle des partenaires, à l’intérieur et à l’extérieur des sociétés.
En
1980, l’économiste Michael Porter, professeur à Harvard, publiait
« Competitive Strategy ». Cette bible des managers n’est pas
simplement une grille d’analyse des stratégies concurrentielles. C’est
un livre qui a le mérite d’appeler un chat un chat. Il analyse la
dynamique des entreprises comme un système de rapports de forces. Il
montre que peu importe comment et où est créée la valeur, ce qui est
essentiel, c’est de savoir la capturer.
Dans
le monde de la stratégie d’entreprise, je devrais dire dans la réalité
de l’économie, l’entreprise doit imposer sa force : à ses
fournisseurs et sous-traitants, si possible à ses clients, et bien
entendu à ses collaborateurs. Dans ce modèle, qui est sans doute celui
qui exprime toujours le mieux la réalité de la concurrence, il n’y a
guère de place pour l’expression « partenaires de
l’entreprises ». A l’extérieur comme à l’intérieur, l’entreprise
doit faire face à des compétiteurs qui se bagarrent pour capter le
maximum de valeur.
Voilà une grille de lecture qui
reste indéniablement à l’ordre du jour. Mais cette vision de
l’entreprise, qui exprime si bien la réalité, a entraîné crise après
crise une perte fantastique d’identité des firmes, du sens du travail
et de la loyauté de ses collaborateurs. Elle a favorisé l’émergence
d’un monde de mercenaires.
Je pense que c’est une
erreur dans une société française qui doit marquer son avantage par une
logique de la conscience professionnelle, de l’initiative et de la
créativité. Il faut redonner du sens au travail, et à la collectivité
que représente l’entreprise.
4. L'effondrement des mythes du marché auto-régulateur et de l'idéologie
de la valeur actionnariale
On
ne s’attardera pas ici sur l’acte de contrition d’Alan Greenspan devant
une commission du Congrès, reconnaissant implicitement qu’il s’était
trompé en croyant que les marchés avaient la capacité de s’autoréguler.
Mieux
encore, c’est Jack Welch, ancien Président de General Electric,
considéré comme le père de l’idée de « valeur actionnariale »
qui déclare en mars 2009 au Financial Times, « Si on regarde les
choses en face, la valeur actionnariale est l'idée la plus stupide du
monde : il s'agit d'un résultat, pas d'une stratégie en soi, car votre
véritable force reste vos employés, vos clients et vos produits ».
« L'idée de fonder une stratégie sur la valeur des actions est
insensée », a-t-il ajouté, jugeant que cette valeur est avant tout
« le fruit des efforts collectifs d'une entreprise, de son équipe
de direction jusqu'aux employés ». C’est sans commentaire.
5. Le retour de l'Etat pompier ou stratège ?
L’implosion
de ce système a imposé un fantastique retour de l’Etat, et notamment
aux Etats-Unis. Qui aurait pu croire que l’Etat américain pourrait
nationaliser des banques, des assureurs comme AIG, nationaliser
GM ? Mais on aurait tort de ne voir là que le retour d’un Etat
pompier qui devra se retirer une fois l’économie remise sur les rails.
D’abord,
n’oublions pas que l’Etat américain ne s’est jamais absenté du jeu
économique comme certains on voulu le faire croire. De l’informatique à
Internet, de l’aéronautique aux industries militaires, de la chasse
gardée des sources d’énergie aux biotechnologies, l’Etat fédéral comme
les états régionaux ont toujours été omniprésents.
Pendant
ces années où le système de capitalisme étatique chinois a lancé un
fantastique défi aux économies occidentales, on a eu tort de renier en
France la mission stratégique de l’Etat. Certes, l’Etat a commis des
erreurs. Surtout quand certains grands commis ont voulu se prendre pour
des chefs d’entreprise mégalomanes.
Oui, il y a eu des échecs cuisants liés aux mécanos industriels de
cabinets ministériels. Mais on en oublie les grandes réussites du
colbertisme français. Il suffit de penser aux succès français dans
l’énergie, dans les services collectifs, dans les transports, les
télécommunications, l’aérospatial, jusqu’à l’équipement touristique des
vallées alpines pour rappeler que certaines réussites sont intimement
liées à l’impulsion décisive et à la coordination des efforts de
l’Etat.
Pour avoir débuté ma carrière professionnelle au Centre National
d’Etudes Spatiales, aux tous débuts de l’aventure de la fusée Ariane,
j’ai été le témoin direct du rôle décisif que peut avoir la puissance
publique pour initier et impulser une stratégie qui mène au succès, à
condition de laisser de vrais chefs d’entreprises piloter les projets.
6. Le fond du problème : la crise du système technique
Mais finalement, la crise est fondamentalement celle du système
technique hérité de la révolution industrielle. De fait, depuis 1975,
nous vivons l’apparition d’un nouveau système technique, celui de
l’informatisation, qui s’est superposé au système industriel. Nous ne
sommes pas parvenus à modifier radicalement notre mode de pensée qui
reste celui qui s’est développé depuis Adam Smith et Ricardo.
Qui peut croire encore dans les bienfaits de la main invisible où à
la concurrence pure et parfaite ? Ce qui nous fait commettre des
erreurs aujourd'hui, ce qui bloque la réflexion économique et la
stratégie, c'est l'adhésion à des valeurs, des comportements, des lois
d'anticipation qui correspondaient au système productif industrialisé
dominé par des coûts variables, mais ne correspondent pas au
système productif informatisé et automatisé dominé par des coûts de
plus en plus fixes.
Un produit du XXème siècle n’a plus rien à voir avec le bien
manufacturé des siècles passés. Les produits sont devenus des
assemblages de biens et services, combinés avec des signes et des
symboles. Du futile et de l’utile, qui sait encore distinguer le vrai
besoin du consommateur des pays riches.
Ces biens hybrides, composites, hétérogènes, que nous achetons sont
tout à la fois matériels et immatériels. Ils sont conçus et élaborés
par des entreprises travaillant en partenariat, voire en réseau.
Lorsqu’on analyse aujourd’hui le coût d’un bien, la part des dépenses
de conception amont et de distribution aval représente désormais
l’essentiel. La production matérielle stricto-sensu est un coût marginal, de plus en plus délocalisé, qui ne représente plus qu’une faible part de la chaîne de valeur.
Il nous semble que le monde occidental n’a pas encore su tirer parti
de toutes les conséquences de ce nouveau système technique, qui n’est
pas simplement une économie de l’information, mais avant tout un
business modèle de la conception.
C’est un système de production où le design, la marque, la maîtrise
des circuits d’information, des réseaux logistiques, des services, de
la distribution sont les vrais moteurs de la création de valeur, et où
les coûts de production matériels sont désormais subsidiaires, et
relégués vers les pays à faible coût du travail.
Une meilleure compréhension de l’économie de la conception doit
permettre à la France de réanimer la création de richesses, raviver
l’esprit entrepreuneurial, permettre la revalorisation des revenus du
travail. Cela doit nous permettre également de poser en d’autres termes
la question des délocalisations et du commerce extérieur. L’équilibre
des comptes extérieurs peut-il encore se mesurer au seul solde des
échanges de marchandises ?
Il faut le répéter : nous sommes restés dans un mode de pensée
qui ne correspond plus aux réalités du monde économique d’aujourd’hui,
qui ne convient pas pour résoudre les problèmes stratégiques de la
France. Le poids de notre pays dans le commerce mondial des biens
matériels va inexorablement continuer de baisser.
Cela ne signifie pas qu’il faut abandonner notre appareil
industriel, dont certains pans ont un bel avenir, et resteront des
fleurons du modèle économique français. Mais il faut
abandonner notre tropisme industriel, cette manie de ne voir la
création de richesse que dans la production manufacturière. Il y a en
effet bien d’autres domaines dans lesquels la France est mieux armée
pour créer et capter davantage de valeur.
Laurent Faibis
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