La stratégie américaine :
la reprise par la fuite en avant
Ceux qui attendent du Président Obama une modification profonde du modèle économique américain risquent d’être déçus. Car les réalités stratégiques s’imposent : la force de frappe sectorielle de l’économie américaine repose essentiellement sur un trépied : l’industrie financière, l’appareil de distribution, et le secteur de la défense. Le militaire est d’ailleurs l’un des rares grands secteurs technologiques dont le commerce extérieur va rester structurellement excédentaire. Il a de plus l’avantage d’être en partie à l’abri de la concurrence-prix internationale. Mais il exige un soutien accru du budget de l’Etat, ce qui n’est pas bon pour l’équilibre du budget fédéral. On voit mal le maître du bureau ovale prendre la décision d’affaiblir le meilleur vecteur de la puissance américaine.
Mais à trop focaliser l’attention sur les secteurs manufacturiers, on oublie souvent que l’industrie de la distribution, si bien symbolisée par Wal-Mart, va rester au centre du modèle de croissance américain. Un appareil commercial donneur d’ordres qui sous-traite ses fabrications très largement aux pays émergents, et principalement à la Chine. C’est donc une machine à déficits du commerce extérieur. Un constat : pas de modèle de croissance possible aux Etats-Unis sans redémarrage de la consommation des ménages. D’où la démultiplication des efforts de l’administration fédérale pour faire repartir la demande des ménages, et dans cet objectif le crédit à la consommation. En s’endettant, l’Etat américain entend substituer la qualité de sa signature à celle, défaillante, des ménages.
Un dollar qui doit tenir son rang
Ne nous trompons pas : il est indispensable pour les Etats-Unis de continuer à s’endetter coûte que coûte ; il est tout autant nécessaire que le dollar ne s’effondre pas. Cela entraînerait de fait une spirale inflationniste, une chute brutale des achats des ménages, l’effondrement des géants de la distribution. Et cela n’apporterait en contrepartie qu’un maigre regain de la compétitivité américaine, tant le processus de délocalisation a atteint un point de non retour. C’est une illusion de croire que la baisse du dollar permettrait tout à la fois de rééquilibrer la balance commerciale américaine, et d’alléger la dette par l’accélération de l’inflation. L’un et l’autre sont des impasses stratégiques. Une réalité s’impose : il n’y a plus aucune parité basse du dollar qui permette un sursaut massif et rapide de l’industrie. Tout simplement parce que l’appareil productif est incapable de relever le défi. Mais aussi du fait que la hausse des prix aurait un effet dévastateur sur la consommation des ménages (et donc sur les circuits de distribution) qui sont à la fois le nœud du consensus américain, mais aussi le meilleur facteur de rebond de l’économie américaine, au moins pour le prochain cycle.
Remettre impérativement Wall Street au cœur de la finance mondiale
S’il fallait encore un autre motif pour légitimer la défense de la parité du dollar, il suffit d’évoquer l’inexorable remise sur pied de l’industrie financière. Le rétablissement de la puissance de Wall Street exige un dollar suffisamment fort pour permettre à la Cash Machine de redémarrer, et drainer vers les Etats-Unis les capitaux du monde entier.
D’autant qu’aucun autre centre financier ne dispose de la puissance, de la sophistication technique, de la sécurité politique et donc de la crédibilité lui permettant de faire de l’ombre, à l’horizon de la prochaine décennie, à la capitale actuelle de la finance mondiale.
Les déficits : fausse menace, vraie opportunité ?
Soutien à la filière de la Défense, rôle central d’une distribution structurellement importatrice, puissance de l’industrie financière, une conclusion s’impose : le redémarrage de l’économie américaine a besoin des déficits. La seule vraie question est la soutenabilité de leur financement. Une question pertinente au regard de l’envolée actuelle de la dette fédérale, et du plongeon probable du commerce extérieur à l’heure de la reprise. Avec l’absence de décision d’ordre monétaire au cours du dernier G20, qui suit le réalignement tactique de la monnaie chinoise sur le dollar, l’horizon est dégagé pour quelques années.
Il faut bien que les excédents d’épargne soient recyclés quelque part
Les excédents d’épargne de la zone dollar vont continuer de financer les déficits américains, et de fait soutenir la devise américaine, et permettre la maîtrise de l’inflation. Car il ne faut jamais oublier que les excédents d’épargne structurels des pays émergents (le fameux « saving glut » de Ben Bernanke) ont absolument besoin de trouver en face des besoins de financement. Des excédents qui seront renforcés par la reprise économique, et le redémarrage de la machine à exporter asiatique, tout comme la remontée des cours du pétrole. C’est donc une autoroute du financement que pourrait bien emprunter le Président Obama. Un choix stratégique lourd de menaces, de contradiction, et dont l’une des conséquences majeures est d’épauler la montée en puissance de la Chine. Mais une solution pour sauver momentanément les Etats-Unis de la dégringolade, et permettre la reprise.
Monnaie et commerce : une alliance conflictuelle
La « Chimérique », cette alliance paradoxale entre les Etats-Unis et la Chine, scellée par une complicité monétaire et commerciale, n’est pas… une chimère. Une alliance certes contre nature, vouée à la rupture tant les intérêts à long terme sont contradictoires. Mais une alliance indispensable pour les deux parties pour faire redémarrer au plus vite le commerce international et la croissance.
Et à plus long terme ? Keynes prenait un malin plaisir à s’en tirer avec humour (et réalisme) par une pirouette : en rappelant qu’à long terme, nous serons tous morts ! Dans le bureau ovale, la démocratie faisant, c’est une autre administration qui aura la charge d’affronter ces défis majeurs. Du côté chinois, et c’est l’avantage concurrentiel des dictatures, on pense avoir la perspective de la longue durée, et ainsi le temps de préparer le coup suivant. Celui des ruptures.
Laurent Faibis
|
|