D’une béquille à l’autre
La crise actuelle n’est pas une simple panne de croissance. C’est en fait le modèle économique occidental, et tous les bénéfices qu’il a tiré depuis vingt ans de la globalisation et de la financiarisation des marchés, qui est remis en cause. Un véritable « business model » qui a permis à certains pays avancés une croissance très supérieure à leur potentiel réel. Il faut bien comprendre que ce rythme de croissance exceptionnel a été rendu possible grâce aux effets vertueux de la mondialisation de la production et du rôle amplificateur de la finance. En faisant court : les ménages ont pu consommer moins cher, les entreprises ont pu démultiplier leur profitabilité, les patrimoines (qu’il s’agisse d’immobilier ou d’actions) se sont survalorisés, créant un climat d’euphorie.
On ne peut pas se contenter de bricoler
Mais ce modèle économique ne fonctionne plus. Il ne s’agit pas d’un simple incident technique. Il ne suffit pas de réparer, voire de changer quelques pièces, pour le remettre en marche. Non, le business model qui s’est mis en place depuis une vingtaine d’années avec la libéralisation des économies et des échanges, la déréglementation de la finance, ce système, qui a assuré la croissance, ne fonctionne plus.
Certes, les Etats ont su jouer les pompiers pour éteindre l’incendie bancaire. Certes, les Etats multiplient les plans de soutiens, les programmes de relance. A court terme, il n’y a pas le choix. Mais les dysfonctionnements de la machine économique occidentale sont bien plus graves qu’il n’y parait. D’abord, parce que la finance n’est pas la cause première de la crise. On aurait d’ailleurs bien tort de faire des banquiers et des financiers les boucs émissaires de la catastrophe. Ce serait oublier que la finance a été LE moteur principal de la prospérité occidentale ces dernières années. En vérité, le dynamisme de la finance a permis de masquer l’essoufflement du modèle de croissance de « l’économie réelle ». Ne pas se poser les vraies questions, celles qui peuvent fâcher, ce serait déjà préparer la prochaine crise, et accepter par avance de tomber de Charybde en Scylla.
Trois grands « business models » occidentaux
En vérité, c’est un abus de langage de parler de modèle de croissance occidental, car il y a une grande variété de systèmes d’économie de marché avancés. On voudrait ici en évoquer les trois principaux :
1. le modèle globalo-financier, dont la version la plus pure s’est mise en place aux Etats-Unis, et encore davantage au Royaume-Uni. Il a été la véritable motrice du dynamisme mondial, une locomotive aujourd’hui bien délabrée. Nous allons insister sur celui-ci, en raison de son rôle central de l’économie-monde.
2. Le modèle intégrateur-industriel, que l’on peut illustrer par le Japon, et mieux encore par l’Allemagne. Un modèle de vertu, avec une industrie forte et compétitive, des excédents du commerce extérieur, mais une consommation intérieure atone. Lorsque l’on fait les comptes, les citoyens allemands et japonais sont finalement les grands perdants des 15 dernières années.
3. Le modèle floridien, tire son nom de l’état américain éponyme. Sa version « eurozone » s’appelle l’Espagne. La prospérité des floridiens est étroitement liée à l’appartenance à une zone de croissance qui leur permet de ne pas payer le prix de leurs excès en termes de déficits extérieurs et d’inflation. Des déséquilibres qui sont la conséquence d’une consommation effrénée : c’est le bénéfice de l’hypertrophie de la filière immobilier-construction, et d’une économie de services à faible productivité (centrée sur le tourisme).
La France : un modèle hybride
Et la France, où la classer ? C’est en fait un modèle de croissance hybride. Elle a su conjuguer la puissance d’un système bancaire sophistiqué et de multinationales fortes, qui lui donnent quelques ressemblances avec les « globalo-financiers ». Mais, tout comme les « intégrateurs-industriels », elle a conservé des pans industriels importants. Elle n’a toutefois pas voulu tout sacrifier à la compétitivité extérieure. De fait sa consommation est restée dynamique. Mais son commerce extérieur est structurellement déficitaire. Et puis, la France a bien quelques traits des floridiens : le tourisme et l’immobilier y ont été florissants ; les filières constructions et services à faible productivité ont été ces dernières années chez nous les plus gros pourvoyeurs d’emplois.
C’est sans doute en raison de sa polyvalence que les performances de notre pays sont restées dans un entre-deux. Notre modèle économique n’a en effet jamais fait des choix tranchés entre la finance et l’industrie. Mais c’est aussi grâce à ce modèle composite que l’économie française a pu éviter le surendettement des ménages, la spéculation immobilière débridée, la désindustrialisation massive, la compression des revenus salariaux. On ne cessera de le répéter : les fondamentaux de la France sont plutôt moins mauvais qu’ailleurs.
Pour autant, notre pays ne saurait pas constituer un ilot de prospérité sur un océan démonté. Pour comprendre l’ampleur du désastre, il faut centrer son attention sur la tourmente qui emporte le cœur de l’économie mondiale : le système globalo-financier. Il faut s’attacher plus spécifiquement au cas des Etats-Unis, compte tenu de leur poids économique, financier et géostratégique. En Europe, le Royaume-Uni a été le représentant le plus significatif de ce modèle de croissance.
S’endetter plus pour consommer plus
Le moteur principal de la croissance des « globalo-financiers » a indubitablement été la consommation des ménages. Ces pays ont pu vivre pendant des années très au-dessus de leurs moyens grâce à la puissance de leur secteur financier. Il leur a permis de drainer vers eux une épargne mondiale surabondante. S’est ainsi développée une industrie financière sophistiquée qui s’est engagée dans la production et l’exportation massive d’un produit dématérialisé : la dette. Un produit-dette acheté par les pays excédentaires, et notamment les émergents (dont la Chine, les pays producteurs de pétrole), mais aussi des pays industrialisés comme le Japon et l’Allemagne qui ont un solde du commerce extérieur structurellement positif. Ainsi, c’est bien l’exportation de la dette qui a compensé le déficit abyssal du commerce extérieur américain. Je vous achète vos biens de consommation, je vous vends mes dettes…
Soutenir les dépenses sans compter
La consommation des globalo-financiers a été d’autant plus forte, qu’elle a été stimulée par la multiplication de facteurs de soutien aux dépenses des ménages. Au premier rang desquels la baisse des prix des produits de grande consommation, grâce aux effets bienfaisants de la délocalisation de la production dans les pays à bas salaires. De plus, les ménages ont tiré avantage des effets richesses provoqués par la bulle immobilière et la flambée du marché action. Les ménages sont en effet aussi des épargnants. S’estimant plus riches, ils se sont faits cigales. Leur épargne et leur plan de retraite étaient largement alimentés par la hausse du prix des actifs.
Mais il faut aussi évoquer la financiarisation du pouvoir d’achat pour comprendre la dynamique de la consommation. D’une part, les revenus de l’épargne financière se sont partiellement substitués aux revenus du travail. D’autre part, l’endettement des ménages a atteint des niveaux record, dans un climat de crédit facile. Le crédit pour acheter des logements, mais aussi des produits de consommation, et en particulier des biens durables (automobiles, meubles, écrans plats…).
Parmi les stimulants de la consommation, il ne faut pas oublier non plus les cadeaux fiscaux : l’administration Bush a été particulièrement généreuse en la matière. Le déficit fédéral s’est ainsi ajouté à la dette des ménages pour encourager à la dépense et à la spéculation. De la dette, toujours de la dette.
Une désindustrialisation massive
La financiarisation de l’économie et des revenus a joué pendant des années un véritable rôle de béquille, « une béquille financière », qui masquait de profonds déséquilibres. Le plus criant aujourd’hui, c’est la désindustrialisation de ces pays. Ils ont misé à fond sur la globalisation et la financiarisation, ce qui entrainé la destruction massive d’emplois dans le secteur secondaire. Ainsi même dans les secteurs à haute technologie, le commerce extérieur des Etats-Unis est devenu déficitaire ! Avec la perte des emplois industriels, ce sont des activités à forts gains de productivité qui se sont évanouies. Mais c’est aussi une partie de la classe moyenne qui a été balayée et qui s’est appauvrie.
C’est d’ailleurs non pas dans les technologies de pointe, mais dans les activités peu qualifiées des services et de la construction qu’ont été créé l’essentiel des emplois. Il faut aussi évoquer la détérioration des infrastructures et des services publics, qui a entrainé la multiplication de coûts cachés et des pertes de compétitivité.
La baisse des revenus
Le plus inquiétant pour l’avenir, c’est la contraction des revenus, et en particulier des revenus salariés. La concurrence des pays à bas salaires a entraîné une véritable convergence des coûts vers le bas pour les personnels les moins qualifiés.
Mais elle a également atteint les revenus des salariés qualifiés de l’industrie dont les emplois ont été détruits. Cette tension à la baisse des revenus salariaux s’est propagée de proche en proche à l’ensemble du marché du travail. N’ont pu échapper à ce cercle vicieux que les salariés bénéficiant d’un positionnement ou d’un savoir faire spécifique, et ceux dont les revenus étaient connectés, directement ou indirectement, à la bulle financière.
Les statistiques américaines et britanniques révèlent que le plein emploi n’a été assuré qu’au prix d’une démultiplication de postes à bas salaires horaires. Il en est résulté une société de plus en plus inégalitaire, ou la progression du revenu moyen ne signifie plus rien. Aujourd’hui, la chute des revenus « financiarisés » et la dévalorisation de l’épargne mettent à nu la question du prix du travail…et de la capacité de consommer.
La béquille brisée
Ainsi, la béquille financière qui a permis d’accélérer la croissance grâce à la consommation des ménages et à la dette, cette béquille financière s’est brisée. Les pays globalo-financiers sont désormais confrontés à une industrie bancaire sinistrée, un déséquilibre astronomique des finances, des ménages dont le taux d’endettement atteint des records mondiaux. Ils rejoignent ainsi le Japon, qui est confronté depuis quinze ans à une consommation étale. De leurs côté, les entreprises doivent faire face à une demande qui se dérobe et une concurrence qui se durcit. Les marges se contractent, malgré les gains de productivité, malgré l’allègement des coûts salariaux, malgré les délocalisations. La rentabilité des capitaux investis va d’autant plus être mise à mal qu’il va être beaucoup plus difficile que par le passé d’avoir recours aux effets de levier.
Se révèle ainsi le mal profond : sans l’appui déterminant de la béquille financière, avec des revenus du travail sous pression, et des ménages qui doivent absolument se désendetter, la purge risque d’être longue, très longue. Exit le moteur de la consommation. Car on a trop souvent oublié que le salarié n’est pas seulement un coût de production : c’est aussi un épargnant, et surtout un consommateur. En tant que coût de production, la concurrence des pays émergents et les délocalisations rendent sa situation de plus en plus précaire : ce n’est pas bon pour ses revenus. En tant qu’épargnant, une part substantielle de son patrimoine s’est évaporée : la peur de l’avenir le pousse inexorablement à reconstituer cette épargne, ne serait-ce que pour préparer une retraite (par capitalisation ?). En tant que consommateur, privé de crédit, avec une épargne dévalorisée, pessimiste pour les revenus de son travail, il déserte les centres commerciaux et les concessionnaires automobiles.
Tous les modèles sont imbriqués
Or sans consommation, sans effets richesses, avec des ménages qui doivent impérativement se désendetter, le « business model » globalo-financier qui a accéléré toute l’économie mondiale ces dernières années ne peut plus fonctionner. Il emporte dans la récession les autres modèles économiques occidentaux, presque sans exception. L’économie espagnole s’effondre au rythme de son marché immobilier et de sa filière construction. Les chiffres du chômage flambent. Même la vertueuse Allemagne est affligée, tous moteurs de croissance à l’arrêt. Elle est privée depuis des années de consommation pour cause de compétitivité, et voilà maintenant ses exportations qui s’essoufflent à cause de la crise occidentale, mais aussi du ralentissement des émergents. La baisse du prix du pétrole fait ainsi replonger la Russie dans la tourmente. La Chine, l’Inde, le Mexique, le Brésil ne sont pas épargnés : on a trop souvent oublié que leurs industries sont encore très largement dépendantes des donneurs d’ordres occidentaux et japonais.
Une béquille étatique toute provisoire
A court terme, c’est la béquille de la dette d’Etat qui va se substituer à la béquille financière. Il faut d’abord éteindre l’incendie. L’Etat est en effet aujourd’hui le seul agent économique capable de s’endetter pour soutenir l’économie. L’impact de la politique monétaire est de moins en moins probant. Seules des stratégies budgétaires dispendieuses peuvent permettre aux économies occidentales d’échapper à la menace de déflation et de récession. Une nouvelle fois, les Etats-Unis et le Royaume-Uni montrent l’exemple, avec des plans de soutien massifs, avec la décision délibérée d’accepter de creuser davantage les déficits des finances publics : le qualificatif abyssal devient un euphémisme.
Mais il s’agit là, on l’aura compris, d’une stratégie d’urgence, qui ne saurait se prolonger. Il va falloir inexorablement remettre sur pied de nouveaux « business models », sans béquille financière ni étatique. Un modèle de croissance qui devra sans aucun doute trancher ce nœud gordien : le salarié des pays avancés n’est pas seulement un coût de production ou une charge pour les entreprises, c’est aussi un client-consommateur et un épargnant. A trop affaiblir l’un, on déstabilise l’autre. Mais derrière cette problématique bien keynesienne, c’est aussi toute la question de la globalisation et des modalités du libre-échange qui sont posées. On veut bien croire, avec le dernier prix Nobel Paul Krugman, que « la mondialisation n’est pas coupable ». Peut-être. Mais alors, il va falloir trouver des règles du jeu équitables qui permettent de stopper la désindustrialisation des pays avancés ; établir des règles internationales minimum en matière social et monétaire pour que cesse la convergence du coût du travail vers le bas. A défaut, on ne peut que craindre le retour du grand méchant protectionnisme
Laurent Faibis
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