Sortir de la vraie crise
On voudrait nous faire croire que c’est la crise bancaire qui a provoqué celle de l’économie réelle. Mais c’est exactement le contraire ! La crise financière n’aura été finalement que le révélateur de la chute du « business model » des pays avancés, celui de l’endettement massif et de la création de valeur spéculative. Un système qui reposait certes sur un rôle pivot des banques, avec le développement rapide d’une véritable industrie exportatrice de la dette. Un secteur très compétitif qui a permis de drainer les excès de liquidités mondiales pour combler les déficits extérieurs occidentaux. Et ainsi compenser le déséquilibre des balances commerciales mises à mal par la délocalisation massive des activités de production de produits de grande consommation. Mais les racines de la récession sont pourtant bien dans l’économie réelle.
Les artifices de la croissance
On sait que grâce aux bulles financières, les prix des actifs se sont envolés, ceux des actions comme ceux des logements. Les ménages se sont sentis plus riches en tant qu’épargnants. Mais leur bien être s’est également amélioré en tant que consommateurs. La globalisation a en effet mis à leur disposition des produits manufacturés de moins en moins chers. Ce sentiment de prospérité a pourtant masqué un phénomène lourd de conséquences pour les années à venir : la modification profonde du partage de la valeur ajoutée en faveur de la rémunération du capital, au détriment du travail.
On connaît la suite : la spéculation sur les matières premières et la remontée de l’inflation qui s’en est suivie a cassé la dynamique de la consommation. La chute des bourses et de l’immobilier a fait partir en fumée une large part de la richesse virtuelle des ménages. Un retournement brutal qui laisse nombre d’entre eux surendettés, avec une épargne dévalorisée et des plans de retraite déstabilisés.
Un cycle infernal s’est enclenché qui fait chuter les dépenses des ménages, et avec elles, l’ensemble de l’activité économique. Et qui révèle bien les artifices de la croissance occidentale de la présente décennie.
Consommer sans produire ?
La question majeure aujourd’hui, c’est que la plupart des économies occidentales ne peuvent se passer de cette consommation des ménages pour soutenir la croissance. Ces vingt dernières années, elles se sont largement désindustrialisées. L’emploi dans les secteurs manufacturiers ne cesse de baisser. Si l’on met à part l’industrie financière et les secteurs satellites, l’essentiel des emplois nouveaux a été créé dans les services faiblement qualifiés et la construction. Une très large part des biens de consommation est désormais importée, creusant des déficits commerciaux que ne parviennent pas à équilibrer (sauf en Allemagne et au Japon) les ventes de produits sophistiqués et de biens d’équipements.
Or, on ne reconstruit pas une industrie compétitive et exportatrice en quelques années ! Et que l’on ne nous fasse pas croire une nouvelle fois que le salut viendra des hautes technologies : le Brésil, l’Inde et la Chine ont désormais rejoint la Russie dans le club des BRIC qui disposent désormais d’une industrie aérospatiale. Tout un symbole ! Autre exemple : l’essentiel du chiffre d’affaires de l’industrie pharmaceutique mondiale est désormais réalisé avec des médicaments anciens, dont les brevets sont tombés dans le domaine public : les génériques, qui seront de plus en plus produits là ou les coûts de production sont les plus bas, au plus près des marchés émergents en forte croissance. Comment alors faire redémarrer l’économie ?
L’effet de levier de l’Etat
Les pouvoirs publics des pays occidentaux ont un rôle essentiel à jouer pour remettre en route un nouveau modèle de croissance durable. Après avoir sauvé leur système bancaire, il leur faut maintenant aider les ménages à se désendetter : en trouvant les moyens de prendre à leur charge une partie de la dette, dans une première étape. Seul l’Etat dispose en effet, aujourd’hui, de la crédibilité suffisante pour s’endetter davantage. Horreur ! S’exclameront les apôtres de l’assainissement des finances publiques ! On peut certes comprendre leurs appréhensions. Mais à défaut de soulager les ménages, quelle que soit la technique utilisée (transferts, baisses d’impôts etc.), c’est la consommation occidentale qui s’effondrera. L’Occident subira alors non pas une récession, mais une véritable dépression. Nous n’avons plus d’autre choix que de pratiquer encore l’effet de levier…grâce à la dette étatique cette fois.
Fair value vs fair trade
Finalement, il faudra bien trouver le moyen de rééquilibrer le partage de la valeur ajoutée dans un sens plus favorable aux revenus du travail si l’on veut stimuler la consommation. L’endettement privé et les effets richesses ne compenseront plus les pertes de pouvoir d’achat. A cette fin, il est indispensable de donner un coup d’arrêt à la convergence vers le bas des coûts du travail. Un mécanisme mis en œuvre par les entreprises et les donneurs d’ordres transnationaux dans un contexte de globalisation sauvage. Sous cet angle, une meilleure régulation des échanges internationaux est aussi importante que la remise en ordre du système financier mondial. On aimerait que cette préoccupation soit mieux prise en compte lors du prochain G20 et des travaux qui s’ensuivront.
Pour les pays avancés, il est désormais vital d’en finir avec les fuites en avant favorisées par les artifices financiers, qui se soldent tôt ou tard par une grande purge. Il faut cesser de se gorger de discours sur les stratégies de compétitivité hors prix et les nouvelles technologies. La réalité, c’est une confrontation féroce avec des pays qui pratiquent le dumping social (un euphémisme !) combiné avec la manipulation monétaire pour offrir des tarifs à l’export imbattables. Cette stratégie leur permet de capter un à un tous les marchés possibles. Elle se traduit également par une forte tension à la baisse des revenus du travail dans les pays occidentaux. Un désastre pour nos économies, désormais en phase de désintoxication des effets hallucinogènes de la bulle financière. On souhaiterait que le G20 aborde de front ces questions, que les pays avancés se préoccupent davantage de fair-trade que de fair-value. On peut en douter, tant leurs intérêts sont divergents. Pour autant, si l’on veut éviter des tensions géostratégiques majeures, la mise en place de règles de coexistence commerciale pacifique apparait indispensable pour remettre enfin en place un business model de développement mondial durable.
Laurent Faibis
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