Sous la crise financière, la crise de la globalisation
La grande peur de l’implosion totale du système financier occidentale passée, il faut désormais évaluer ce qui doit impérativement changer dans notre monde ; se débarrasser des idéologies qui ont dominé la pensée économique ces 30 dernières années et qui ont conduit à la catastrophe actuelle ; modifier les règles pour faire cesser le jeu de l’accumulation de richesses virtuelles, qui de bulles en bulles, nous a conduit au désastre ; dompter la finance pour la remettre au service de la création de richesses réelles ; maîtriser la globalisation pour défendre aussi bien notre niveau (et notre qualité) de vie… que nos valeurs universalistes.
Certes, on ne peut que sourire d’entendre ceux-là mêmes qui clamaient il y a peu encore que l’Etat est le problème, supplier ce même Etat d’apporter la solution... avant de facturer leurs honoraires pour le conseiller. Mais ce que révèle bien la tourmente actuelle, c’est que seule la puissance publique s’avère capable de définir les garde-fous indispensables aux insuffisances du marché, de lui imposer des règles de fonctionnement à la fois efficaces et éthiques, de conjuguer les contraintes issues des aléas du court terme avec l’exigence de préparation de l’avenir.
Le mythe de l’infaillibilité des marchés
S’il est un dogme qui aura du mal à surmonter le cataclysme, c’est bien celui de l’infaillibilité des marchés. Le cycle de libéralisation des marchés et d’individualisme forcené inauguré en Europe par Margaret Thatcher, aux Etats-Unis par Ronald Reagan, est bien fini, même si c’est sans doute Alan Greespan et George W. Bush qui porteront pour l’histoire le chapeau de la déroute. Il n’y a décidément pas de main invisible, éternelle et toute puissante pour piloter l’économie. Il est si difficile de retenir les enseignements de l’histoire !
Dans « La grande transformation », Karl Polanyi n’écrivait-il pas, dès 1944 pour tirer les leçons de la grande dépression et de la monté des dictatures : « les origines du cataclysme résident dans l’entreprise utopique par laquelle le libéralisme économique a voulu créer un système de marché autorégulateur ». Ces dernières années, de multiples experts ont cherché à tirer le signal d’alarme sur l’instabilité des marchés livrés à eux-mêmes. En France même, l’économiste Michel Aglietta publiait dès 2004 « Dérives du capitalisme financier », un ouvrage majeur, passé inaperçu, où les causes et les effets de la présente crise étaient déjà passés en revue.
Pourquoi tant d’aveuglement ? Sans doute, parce que les marchés financiers, libérés de toutes entraves et couplés à la dynamique de la globalisation, semblaient aptes à produire des richesses prodigieuses. L’économiste américain Robert Reich rappelait dans « Supercapitalism » qu’il y a dans l’homme tout à la fois un consommateur, un épargnant et un citoyen. Mais le consommateur et l’épargnant se sont laissés aveugler par les mirages fascinants du « tout marché », qui faisaient baisser le prix des biens de consommation par les bienfaits de la globalisation, et s’envoler la valeur des patrimoines grâce au génie de la finance et des bulles miraculeuses. Face à cette nouvelle révélation, le citoyen s’était évanoui, et avec lui, l’Etat chargé de garder la raison commune, et d’agréger les attentes divergentes et contradictoires. On ne peut alors qu’être frappé de stupeur de voir brutalement réapparaître l’Etat, appelé par ceux-là mêmes qui le dénonçaient hier, pour les sauver de la ruine avec l’argent des citoyens. Il va désormais falloir réapprendre à vivre avec les régulations, sans oublier cette fois que l’économie de marché est certes le plus mauvais système… à part tous les autres.
Le mythe de la création de valeur
Cela nous conduit à une deuxième observation. La finance a indubitablement révolutionné le monde, et, contrairement aux cris de ses contempteurs militants autant que de ses ex-admirateurs qui jettent aujourd’hui le bébé avec l’eau du bain, elle a ouvert la voie à une véritable démocratisation du capitalisme. Cela mérite explication. La finance moderne a permis que tout projet trouve sa source de financement, que tout entrepreneur, muni d’une idée créatrice de valeur, quelle que soit son origine sociale ou géographique puisse monter son projet. Depuis la mégafinance jusqu’à la microfinance, se sont mis en place des moteurs dynamiques pour stimuler l’initiative, permettre l’ascension sociale, faire sortir des individus voire des populations entières de la pauvreté. Mais la finance est une technique trop sérieuse pour être laissée entre les mains des seuls financiers. C’est une activité de service qui ne saurait être une fin en soi. Elle doit être mise à la disposition des créateurs réels de richesses et d’emploi. Il faut donc lui ôter la possibilité de se comporter en prédateur, capturant la valeur de l’économie réelle au prétexte de la créer, jonglant sur le prix des actifs, déstabilisant les prix des matières premières jusqu’à provoquer des pénuries ou des famines. Il est inconcevable que l’homme de finance gagne davantage que celui qui invente, développe, produit, détecte des marchés… et crée de fait richesses et emplois. Il faut reconstruire un capitalisme entrepreneurial servi par la finance moderne en lieu et place d’un capitalisme asservi par l’économie virtuelle.
Le mythe de la puissance américaine
Reste qu’avec l’effondrement de l’industrie bancaire américaine, c’est aussi le centre du monde qui bascule. Wall Street et Main Street America ont fait banqueroute. Il n’y a plus d’autres solutions pour les Etats-Unis que de s’endetter une fois de plus pour tenter de sauver ce qui peut l’être encore. Grâce au levier de la dette, l’empire du dollar est parvenu à maquiller les conséquences de sa désindustrialisation et de son déclin économique. Le crédit s’est substitué aux revenus pour soutenir la consommation. Le gonflement spéculatif du prix des actifs (de l’immobilier, des actions) a masqué l’appauvrissement réel des ménages américains, qui se réveillent aujourd’hui avec la gueule de bois. Mais si l’Etat américain parvient encore à refinancer sa dette, si les entreprises peuvent rapidement assainir leur situation (en réduisant leurs coûts de production, ou par augmentation de capital, ou encore tout simplement en se faisant absorber), il en va tout autrement pour les ménages. Surendettés, avec des actifs dévalorisés, des plans de retraites par capitalisation mis à mal par la chute des actifs, et bientôt confrontés aux hausses inéluctables d’impôts, ils n’auront d’autre solution que de réduire leur consommation pour rétablir leur situation financière. Et, au regard de l’immensité des excès et du désastre, la purge risque d’être longue. L’alternative pour les Etats-Unis est claire : subir une longue période d’assainissement qui va provoquer l’affaiblissement durable de la puissance économique, financière mais aussi militaire de pays… ou bien réussir un ultime hold-up sur le reste du monde, et trouver la solution pour lui faire payer une nouvelle fois la facture
une solution déjà partiellement mis en œuvre, si l’on en juge la déstabilisation de nombreuses banques européennes, et la mobilisation des Etats de l’Union (et donc du contribuable), pour les secourir.
Le mythe de l’ilot protégé
Pour autant, l’Europe, si écartelée, est momentanément parvenue à resserrer les rangs pour éteindre l’incendie. Une solidarité de l’urgence, dont les bases sont fragiles, et qui risque de voler en éclat face aux séquelles graves et inéluctables de la crise, et aux divergences d’intérêts pour les surmonter. Car si le pic de la crise financière est peut-être derrière nous, le pire de la crise est devant nous : pour les entreprises et pour les ménages. A l’Ouest de l’Europe, la Grande-Bretagne, l’Irlande et l’Espagne vont sortir exsangues de la tourmente, avec une industrie délabrée, et surtout des ménages dans une situation financière très proche de celles des Américains : surendettement, dévalorisation des actifs. A ce désastre s’ajoute pour le Royaume-Uni l’affaiblissement durable de l’industrie bancaire, le principal fer de lance du pays. Paradoxalement, le France est peut-être dans une situation moins critique que ne le croient certains. L’endettement des ménages y est resté raisonnable, l’immobilier moins sinistré qu’ailleurs ; par ailleurs le pays dispose de sérieux atouts pour repartir à l’offensive industrielle dans des secteurs d’avenir comme les transports, l’énergie nucléaire, la maîtrise de l’environnement, les industries et services de santé, à titre d’exemples ; d’autant que l’industrie bancaire semble y avoir mieux résisté que dans plusieurs pays voisins. Pour autant, soumise à une crise mondiale qui se superpose à des décennies de doutes, d’immobilisme, de laxismes et d’usure, la France ne saurait espérer demeurer un ilot protégé parmi des voisins au bord du gouffre. Elle devra subir, comme les autres. L’année 2009 est déjà condamnée à être l’annus horribilis. Mais il faut d’ores et déjà réfléchir au-delà, à l’après crise, et prendre les dispositions pour une croissance durable.
Le mythe de la compétitivité
C’est sans doute paradoxalement dans cette Allemagne, dont la sagesse est tant louée, que se trouve concentrée l’illusion majeure : celle du salut possible par la « compétitivité ». On sait que le système bancaire y est particulièrement touché par les séquelles des excès américains, alors même que le pays n’a enregistré aucune bulle immobilière ! Mais il y a plus grave, dans un pays où la frugalité des évolutions salariales a depuis plus d’une décennie rendu atone la consommation des ménages afin de soutenir l’industrie : c’est l’appareil productif qui va maintenant inéluctablement payer le prix du ralentissement de l’économie mondiale. L’Allemagne risque ainsi de se retrouver sans aucun moteur de croissance. C’est toute la stratégie de renforcement de la compétitivité par la pression sur le coût du travail qui est ainsi sur la sellette. Se pose en Allemagne de façon exacerbée la question qui interpelle toute l’Europe : peut-on parvenir à rétablir la compétitivité de l’industrie dans un monde globalisé ? Car in fine, le jeu du libre échange international impose à long terme une convergence du coût du travail avec celui des pays émergents, ce qui ne peut qu’affaiblir durablement en Europe la consommation, et par voie de conséquence la distribution, les services aux ménages, les industries de biens de consommation… sans aucune garantie de protéger à terme les secteurs de biens d’équipement. Comment croire que la Chine, l’Inde et les autres émergents s’arrêteront au rôle modeste de sous-traitants des multinationales occidentales sans capter progressivement les technologies, et investir peu à peu tous les segments de marché ? Nous avons voulu croire à la destruction créatrice chère à Schumpeter. Nous voilà désormais face à la destruction destructrice.
L’Europe est de fait confrontée à une alternative : jouer le jeu à fond, ou changer radicalement des règles qui la font perdre. Expliquons nous : continuer la partie, c’est accepter la convergence mondiale des coûts du travail, avec ses conséquences économiques et sociales, en bref : la remise en cause des bases de notre modèle social. C’est accepter une consommation durablement léthargique parce que les salaires doivent être durablement sacrifiés sur l’autel de la compétitivité ; supporter une dégradation progressive des services publics et des systèmes de protection sociale, parce qu’un Etat atrophié avec des prélèvements minimaux serait mieux à même de décharger les entreprises d’un poids social désormais insupportable dans le monde global ; renoncer à toutes ces législations sur l’environnement qui coûtent trop cher, au consommateur, aux entreprises, ces dernières encouragées à délocaliser davantage vers des lieux où règne la liberté de polluer. Et qu’on ne nous fasse plus croire qu’une augmentation des dépenses de recherche et développement, et du nombre de diplômés de l’enseignement supérieurs serait le remède à tous nos maux. Seule une minorité pourra disposer de la rente que lui procure la rareté de certains savoirs et savoir-faire, le malthusianisme des formations élitistes. En vérité, des entreprises compétitives dans le cadre de la globalisation ont d’abord besoin d’un coût du travail « light ».
Le mythe d’une globalisation gagnant-gagnant
Nous sommes confrontés à des grands pays du sud, et en particulier à la Chine, qui gagnent progressivement des parts de marché dans tous les secteurs (il n’y aura aucun sanctuaire, pas même dans les hautes technologies), disposant d’une économie régulée par un Etat autoritaire, une monnaie stratégiquement sous-évaluée, le non-respect de règles minimales en matière de droit du travail, d’environnement, et de droits de l’homme. Se pose ainsi une question lancinante : peut-on jouer avec ces pays au même jeu du commerce international, avec des règles aussi différentes ?
Bien plus, la crise financière nous rappelle que si les dettes sont désormais au nord, l’épargne et la croissance sont désormais au sud. Et c’est tout le centre de gravité du capitalisme mondial qui se déplace des rives de l’Atlantique aux contours de la mer de Chine. L’empire du milieu a depuis longtemps anticipé les règles d’un capitalisme autoritaire où les banques sont contrôlées par l’Etat, la monnaie instrumentalisée, la consommation corsetée, l’épargne gonflée à marche forcée. Et la protection sociale, le respect de l’environnement et de l’être humain… subsidiaires. Derrière la crise financière couve en effet aussi la crise de la globalisation, ou plus exactement d’une certaine globalisation, que l’on a cru naïvement gagnant-gagnant : où aux décisions internationales de libre circulation des marchandises et des capitaux ne répondent pas des règles multilatérales en matière de droit du travail, d’environnement, de gestion monétaire et de droits de l’homme.
Or, il est bien peu probable que dans un monde multipolaire, où plus aucune puissance n’a les moyens d’imposer les règles du jeu, on parvienne à mettre autour de la table des négociations toutes les parties prenantes, aussi bien les Européens, les Américains, que les grands pays émergents. Les intérêts sont trop contradictoires pour les mettre d’accord sur les règles d’un commerce international équitable. Cela exigerait en effet de multiples autres compromis pour maintenir un libre-échange profitable à tous : 1°) il est en effet aujourd’hui indispensable d’assortir les accords sur le commerce international d’un système de régulation monétaire qui échapperait aussi bien aux manipulations des Etats qu’aux comportements irrationnels des marchés ; 2°) de plus, un accord monétaire serait encore insuffisant sans la mise en place d’un droit international minimum du travail, qui soit en mesure d’exercer une contrainte décisive sur le dumping social de certains pays ; 3°) enfin, il faut également compter sur l’exigence d’un respect de normes environnementales internationales a minima pour éviter la grande migration des usines vers les zones à bas coût écologique. Inutile d’insister sur l’utopisme de la mise en place de telles normes à l’échelle d’un monde plus multipolaire que jamais.
La vraie crise de la globalisation ne fait donc que commencer. Le réveil va être brutal, une fois les dernières illusions de la richesse financière dissipées. Cette crise n’est pas une panne du système. Elle annonce des mutations majeures, et incontournables. La production et le commerce de la dette ne peuvent plus masquer les dégâts provoqués par les pertes de parts de marché des pays occidentaux. L’encadrement des effets de levier interdira les rentabilités artificielles. Le crédit aux ménages ne pourra plus se substituer aux pertes de pouvoir d’achat. Et ce n’est plus la survalorisation artificielle des patrimoines qui pourra assurer notre enrichissement. Se pose alors toute grande la question du playing field souhaitable : le B.A. BA de la stratégie, n’est ce pas de choisir son terrain de confrontation, d’en définir les limites, et d’imposer les règles qui sont les plus favorables ?
Laurent Faibis
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